(07/10-2026) – Vous avez mal. Vous le savez, votre corps le sait, votre chat aussi puisqu’il vous regarde grimacer depuis trois semaines. Vous allez chez le médecin. Il vous écoute quatre minutes, consulte vos analyses, sourit avec bienveillance et conclut que tout va bien. Vous ressortez avec une ordonnance d’anxiolytiques et une interrogation qui ne vous lâchera plus: Et si c’était moi qui exagérais?
Les chercheurs anglophones appellent cette scène « medical gaslighting ». En français, nous dirons la « réalitorsion médicale ».
Que se passe-t-il dans la tête d’un patient quand la médecine refuse de croire à sa maladie?
Les études récentes répondent sur trois plans, la santé mentale des malades, leur confiance envers les soignants et la durée de leur errance diagnostique.
Pour faire court, la réalitorsion désigne une manipulation qui pousse quelqu’un à douter de sa propre perception.
Dans un cabinet médical, elle décrit un praticien qui invalide les plaintes réelles d’un consultant sans examen sérieux.
Alors oui, votre docteur, dans l’immense majorité des cas, ne vous veut aucun mal. Il manque de temps, de tests fiables et parfois d’humilité.
Mais vous repartez quand même avec le sentiment que votre souffrance n’existe pas.
Une épidémie silencieuse
Aux États-Unis, des dizaines de millions de gens vivent avec des affections chroniques complexes. Ces troubles n’offrent aucun marqueur biologique clair.
C’est-à-dire qu’aucune prise de sang ne crie « voilà le coupable ».
Le chercheur M. J. Burke parlait dès 2019, dans JAMA Neurology, d’une « épidémie silencieuse qui abîme la relation thérapeutique et entretient des incapacités évitables. »
Cette catégorie comprend le covid long, l’endométriose, le syndrome de fatigue chronique et les maladies auto-immunes.
Il faut y ajouter la tachycardie orthostatique posturale, que les Américains abrègent en POTS. CeIl s’agit d’un dérèglement qui perturbe la tension et le rythme cardiaque au moment où la personne se lève: Le cœur s’emballe et la tête tourne.
La fibromyalgie appartient aussi à ce groupe: Elle provoque des douleurs chroniques diffuses dans tout le corps. Elles s’accompagnent souvent d’épuisement, de troubles du sommeil et de l’humeur, de difficultés de concentration et de mémoire.
Selon l’expertise collective de l’Inserm publiée en 2020, elle touche environ 1,6% de la population française.
Aucun signe clinique ni biologique spécifique ne permet de la repérer, et ses critères de classification évoluent encore.
L’endométriose concerne près de 10% des femmes en âge d’avoir des enfants, soit 190 millions dans le monde selon l’Organisation mondiale de la santé.
Un tissu semblable à la muqueuse de l’utérus se développe hors de celui-ci, le plus souvent dans le bassin.
Il provoque une inflammation et des cicatrices internes. Les malades subissent des règles très douloureuses, des saignements abondants, des douleurs pelviennes chroniques, des ballonnements et des nausées. Parmi les patientes infertiles, 25 à 50% présentent une endométriose. Aucun traitement ne la guérit à ce jour. Médicaments et chirurgie soulagent seulement les symptômes.
Beaucoup de ces pathologies n’ont aucun test diagnostique objectif.
D’autres se manifestent par une collection de signes sans lien apparent. Un jour l’épuisement arrive, le lendemain une crampe, la semaine suivante des vertiges. Le clinicien voit défiler des pièces de puzzle sans la boîte.
Selon un rapport de la Kaiser Family Foundation publié en 2025, les affections difficiles à rattacher à une étiquette précise ont représenté le premier poste de dépenses médicales américaines en 2021. Elles pèsent 15% du total. Cette part équivaut à plus du double du budget consacré aux cancers et aux tumeurs bénignes. Elle atteint presque trois fois le coût des troubles psychiatriques.
Ces gens que l’on renvoie chez eux avec un « ce n’est rien » coûtent donc une fortune au système. Ils reviennent, consultent ailleurs, refont des examens.
« C’est normal »
Tamara Brand avait 15 ans lors de sa première rencontre avec ce phénomène. Pendant ses règles, elle ressentait au ventre une douleur comparable à des coups de couteau répétés. Parfois, elle vomissait ou s’évanouissait. Ses médecins lui ont répondu que cela faisait partie de la condition féminine. Elle vivait alors dans une petite ville du Minnesota.
Sa mère souffrait elle aussi d’endométriose. Elle s’est battue pour obtenir une intervention qui a enfin permis de poser le diagnostic. Le calvaire a malgré tout continué pendant des années, en dépit des traitements. Plusieurs gynécologues lui ont conseillé de tomber enceinte, car une grossesse soulage certaines femmes. Un bébé en guise d’antidouleur, il fallait y penser.
Aujourd’hui âgée de 46 ans, elle raconte ses nuits blanches avant chaque nouveau rendez-vous. Elle savait d’avance qu’on ne la croirait pas. « J’aurais aimé un médecin qui prenne cinq minutes pour me poser des questions ouvertes, au lieu de regarder mon dossier pour voir quels traitements j’avais déjà essayés. »
Elle ne réclamait ni miracle ni scanner dernier cri. Elle voulait qu’on l’écoute.
Les praticiens confondent souvent l’endométriose avec le syndrome de l’intestin irritable, une infection pelvienne ou un trouble psychologique.
Selon une étude parue en 2025 dans JAMA, le verdict arrive en moyenne 5 à 12 ans après les premiers symptômes. La plupart des patientes consultent au moins trois professionnels avant d’obtenir une réponse.
Huit terrains de désaccord
La chercheuse Allyson Bontempo a analysé les réponses de plus de 1 000 femmes atteintes d’endométriose.
Elle y a relevé huit domaines où médecins et malades ne voient pas la même réalité. Les deux camps divergent sur la cause des troubles, sur le nom de l’affection, sur son retentissement dans la vie quotidienne. Ils se contredisent jusque sur les raisons qui poussent la femme à chercher une réponse.
La douleur pendant les rapports sexuels figure parmi les signes courants de cette maladie. Plusieurs participantes ont entendu leur clinicien l’attribuer à un manque de lubrification.
D’autres ont reçu une explication psychologique toute prête. Le stress, l’anxiété, la dépression et l’hypocondrie revenaient souvent. Les soignants contestaient aussi la gravité des souffrances et leur effet sur la capacité à étudier ou à travailler.
Vous décrivez un mal qui vous plie en deux, et l’on vous recommande un gel.
Les femmes atteintes d’endométriose subissent en plus une stigmatisation sur trois fronts à la fois, à savoir les règles, la douleur chronique et l’infertilité. Selon Deniz Koçaş, professeure assistante de psychologie à l’université Pace de New York, le préjugé retarde le diagnostic quand les praticiens minimisent les crises, ou quand les intéressées elles-mêmes évitent de parler de leurs règles.
Le médecin ne pose pas la bonne question, et la patiente n’ose pas aborder le sujet. Les années passent ainsi.
Ce que l’invalidation fait aux malades
Bontempo a aussi passé en revue des études qui regroupent plus de 11 000 patients atteints de 13 maladies connues pour leur flou diagnostique, parmi lesquelles l’endométriose, le POTS, le covid long et la fatigue chronique. La synthèse a paru en 2025 dans Psychological Bulletin, l’une des revues de référence de la discipline.
Le doute de soi arrive en tête des sentiments exprimés. Les pensées se ressemblent d’une étude à l’autre. « Est-ce que tout se passe dans ma tête? Je fabrique peut-être cette douleur. Je fais peut-être ça pour attirer l’attention. »
Un patient qui se méfie de sa propre perception décrit moins bien ce qu’il ressent. Il hésite à consulter de nouveau. Devant le prochain médecin, il minimise ses symptômes, et le praticien les sous-estime à son tour.
Les chercheurs ont aussi relevé des émotions morales négatives comme la honte, la culpabilité, l’humiliation ou l’impression de passer pour un idiot. Toutes retournent la faute contre la victime. Elle souffre, et en plus elle s’en veut de souffrir.
Les études citent d’autres conséquences graves. L’angoisse monte avant les consultations, certains fuient les hôpitaux, les diagnostics prennent du retard. Chez une minorité, les chercheurs relèvent même des idées suicidaires.
Des séquelles proches du traumatisme
D’après un article dans Current Psychology, les dégâts de ces consultations ratées s’installent de façon insidieuse. Ils imitent même les manifestations du trouble de stress post-traumatique.
Beaucoup de gens revivent ces échanges sous forme de pensées ou de souvenirs intrusifs.
Au rendez-vous d’après, cela se traduit par de la méfiance, de la réactivité ou de l’irritabilité. Le nouveau docteur croit avoir affaire à un patient difficile. Il ne devine pas qu’il assiste aux séquelles de la consultation précédente.
Ensuite, on peut observer deux réactions opposées: une partie des personnes concernées fuit les cabinets médicaux. Les autres les sollicitent à l’excès, sous l’effet de l’anxiété liée à la santé. Ils réclament des examens inutiles ou bombardent le secrétariat de messages entre deux visites.
Le premier groupe se protège d’une nouvelle humiliation. Le second cherche à tout prix la preuve qui fera enfin taire l’incertitude. Aucune des deux attitudes ne mène à un bon suivi.
Quand la honte sabote les soins
Un problème supplémentaire qui peut découler de cela est que les malades qui intériorisent les messages négatifs de leurs soignants cessent parfois les comportements qui les aident à vivre avec leur affection.
Quand les gens se sentent mal dans leur peau, ils prennent souvent moins soin d’eux. Ils se croient paresseux ou indignes d’attention. Ils abandonnent leur traitement, leur alimentation saine ou leur activité physique.
Le docteur reproche alors au patient son manque d’efforts.
Blessé, ce dernier en fait encore moins. Le praticien y trouve la confirmation de son jugement initial. Tout le monde a raison, et personne ne guérit.
La défense des médecins
Les chercheurs eux-mêmes refusent de faire du soignant le méchant de l’histoire.
D’après eux, les professionnels travaillent souvent dans des structures qui favorisent l’épuisement et leur accordent très peu de temps par consultation. Dans ces conditions, aider quelqu’un à la situation complexe demande des efforts considérables. Repérer celui qui a déjà vécu un rendez-vous traumatique devient presque impossible.
Souvent, les malades sont rejetés avec plus ou moins de brutalité, par des soignants parfois bien intentionnés. La plupart des médecins veulent rassurer et pensent qu’ils rassurent les patients de cette façon.
Oui, bien sûr, les troubles psychologiques existent, et ils provoquent de vrais symptômes physiques.
Un praticien qui pense à l’anxiété n’a pas forcément tort. Mais il est important souvent de mener les deux pistes de front. Si le médecin soupçonne une origine psychique, il doit orienter le consultant vers un professionnel de la santé mentale et poursuivre en parallèle les analyses et les examens cliniques. Un état anxieux ou dépressif n’exclut en rien une maladie du corps.
Ce qui marche du côté des soignants
Hayburn enseigne aux futurs médecins de la Cleveland Clinic que la réalitorsion médicale constitue un traumatisme. Les étudiants devront reconstruire la confiance avec ces patients. Elle leur donne deux règles. Expliquez clairement le plan de soins, puis respectez-le.
Elle leur apprend aussi à repérer les signes d’une mauvaise expérience passée. Quelqu’un qui conteste chaque recommandation, retarde les examens ou paraît sur la défensive porte parfois les traces d’un rendez-vous raté. L’American Journal of Medicine détaille ce repérage dans un article de 2026.
Elle leur demande enfin d’éviter d’afficher plus de certitude qu’ils n’en possèdent et de reconnaître les limites du savoir médical.
Oui, bien sûr, tout ça part d’un bon principe: les soignants ont envie de rassurer les patients et de leur dire qu’ils n’ont rien, mais les gens savent quand ils sont malades.
La réassurance soulage sur le moment et entretient l’anxiété sur la durée. Les formules toutes faites ont de sérieuses conséquences sur la santé. Quand le clinicien ne trouve aucune explication, il doit adresser la personne à un spécialiste ou consulter ses confrères.
Croire le malade sans croire à tout
Que se passe-t-il dans la tête d’un patient quand la médecine refuse de croire à sa maladie? Selon les recherches actuelles, il doute de lui, il a honte, il s’isole. Il évite les consultations ou les multiplie. Dans les cas les plus lourds, il développe des séquelles proches d’un traumatisme. Son diagnostic recule d’autant.
Selon les chercheurs, le médecin peut dire « je ne sais pas encore » sans perdre la face. Rien ne l’empêche d’explorer l’hypothèse psychologique sans abandonner la piste physique.
Vous avez le droit, de votre côté, de faire confiance à ce que vous ressentez. Si votre corps vous alerte depuis des mois et qu’un docteur vous répond que tout va bien, cherchez un deuxième avis. Votre douleur mérite une explication, et rien ne vous oblige à cesser de la chercher. (Cyril Malka)
Sources
- Stringer, H., « The harms of medical gaslighting », Monitor on Psychology, vol. 57, n° 7, octobre 2026, American Psychological Association.
- Bontempo, A., Psychological Bulletin, vol. 151, n° 4, 2025.
- Bontempo, A., Qualitative Health Research, vol. 35, n° 2, 2025.
- Hayburn, A. et Shapiro, D., Current Psychology, vol. 43, n° 45, 2024.
- As-Sanie, S. et al., JAMA, vol. 334, n° 1, 2025.
- Burke, M. J., JAMA Neurology, vol. 76, n° 12, 2019.
- Cox, C. et al., Health Care Costs and Affordability, Kaiser Family Foundation, 2025.
- Ng, I. et al., American Journal of Medicine, vol. 137, n° 10, 2024.
- Shane, K. et Slonim, A. D., Journal of Racial and Ethnic Health Disparities, 4 février 2026.
- European Journal of Obstetrics and Gynecology and Reproductive Biology X, vol. 19, article 100228, 2023.
- The American Journal of Medicine, vol. 139, n° 2, 2026.
- Pearl, R. et al., JMIR Formative Research, vol. 9, 2025.
- Organisation mondiale de la santé, Endometriosis, aide-mémoire, https://www.who.int/news-room/fact-sheets/detail/endometriosis
- Inserm, Fibromyalgie, expertise collective, EDP Sciences, 2020, https://www.ipubli.inserm.fr/handle/10608/10632




Très juste, de la première à la dernière ligne.
Le « c’est dans votre tête » n’est évidemment pas exclusif de la pose d’un diagnostic, assené comme une baffe morale tant il vous rejette dans la cage d’une psyché dérangée. Je me souviens d’un rhumatologue qui m’a jeté à la figure, après un « examen » brusque, douloureux, méprisant et expédié :
– « Ben ça ne me paraît pas très compliqué : c’est de la fibromyalgie, vous avez été violée par votre père quand vous étiez petite » ( sic, au mot près avec l’intonation d’un chien qui aboie)
– !!! Euh non !
– Ben si c’est pas votre père c’est votre frère !
– Je n’ai pas de frère…
– ( ton très agacé à la limite de la colère) si c’est pas votre frère, c’est votre cousin !
…
Merci Cyril pour cet article.
Si ce n’est toi, c’est donc ton frère… Lafontaine n’a pas vécu pour rien.
Ça sonne comme les conneries de Patrick Giniès, ça.
Des débiles qui sont, malheureusement, très dangereux.
Merci, Jo-Anne. Je suis content que vous ayez aimé. Merci d’avoir partagé votre expérience.
Ce n’était qu’un exemple, parmi beaucoup d’autres du même style, que ne manqueront pas d’évoquer les femmes qui souffrent d’endométriose et/ou de fibromyalgie.
Petite précision : ce n’était pas le médecin que vous citez mais un rhumatologue à Fontenay ( peut-être un adepte de ce genre de réduction dangereuse) . J’ai appris plus tard, d’un autre médecin, qu’il se distinguait – notamment dans les séminaires médicaux – par des propos et comportements très misogynes.
Merci Cyril. Vous m’apportez beaucoup.
Que je sache, Giniès enseigne ses « méthodes » et il est… était pris très au sérieux avec ses méthodes à la graisse d’oie. Il a « formé » pas mal de gens.
Bon, la plupart de leurs superstitions sont très misogynes, en effet, donc ça ne m’étonne pas. Ça fait partie des choses qui m’ont révoltées 🙂
Je suis bien content de pouvoir vous donner un coup de pouce dans la bonne direction en tous cas. C’est toujours ça de pris.
Bonne soirée, Jo-Anne.
Bonne soirée également Cyril 🙂