Le cadre officiel : DSM et classifications
Commençons par les bases. Le DSM, ou Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, est un ouvrage de référence édité par l’American Psychiatric Association. Il est utilisé par les professionnels de la santé mentale pour classifier et diagnostiquer les troubles psychologiques. Il ne faut pas le confondre avec l’American Psychological Association, une autre organisation dont je suis membre, et qui regroupe les psychologues.
La version la plus récente, au moment où j’écris ces lignes en juin 2025, est le DSM-5-TR (Text Revision), publié en 2022. Le DSM classe les troubles de la personnalité en trois grands groupes appelés clusters. Ces clusters ne sont pas des catégories absolues, mais plutôt des regroupements fonctionnels pour faciliter la compréhension clinique.
Le cluster A regroupe les personnalités qualifiées d’excentriques. On y trouve le trouble de la personnalité paranoïaque, le trouble de la personnalité schizoïde, et le trouble de la personnalité schizotypique. Ces individus présentent souvent des comportements perçus comme étranges ou distants.
Le cluster B, quant à lui, regroupe les personnalités dites dramatiques, émotionnelles ou erratiques. Il contient notamment :
- Le trouble de la personnalité antisociale, historiquement désigné comme psychopathie ou sociopathie.
- Le trouble de la personnalité borderline.
- Le trouble de la personnalité narcissique.
- Le trouble de la personnalité histrionique.
Enfin, le cluster C comprend les personnalités anxieuses ou craintives : trouble de la personnalité évitante, dépendante, et obsessionnelle-compulsive. Ce dernier groupe ne nous intéressera pas ici.

Psychopathe, sociopathe ou antisocial ?
Le trouble de la personnalité antisociale, tel qu’il est défini dans le DSM, a longtemps été désigné par d’autres termes. Le mot « psychopathe » a été utilisé initialement comme un fourre-tout, regroupant des comportements extrêmes et mal compris. Puis est apparue une distinction, notamment dans les pays anglo-saxons, entre psychopathe et sociopathe. Cette distinction ne repose pas sur les symptômes mais sur l’interprétation de leur origine.
Certains chercheurs considèrent que le comportement antisocial résulte d’un trouble psychologique inné ou biologique : ce sont les « psychopathes ». D’autres pensent que ces comportements résultent d’une adaptation à l’environnement, au contexte social : ce sont les « sociopathes ». Pourtant, les deux termes décrivent la même symptomatologie. Ce sont des synonymes du trouble de la personnalité antisociale. L’un met l’accent sur les causes internes, l’autre sur les facteurs environnementaux, mais les manifestations sont identiques.
Personnellement, j’utilise le mot « sociopathe » non pas par adhésion à une théorie environnementale dépassée, mais parce que le mot « psychopathe » évoque pour beaucoup des tueurs en série ou des figures de fiction. Cela crée une confusion nuisible. Or, la majorité des personnes atteintes de ce trouble ne sont pas des criminels violents. Utiliser « sociopathe » permet d’éviter ce raccourci imaginaire.
Le trouble de la personnalité narcissique selon le DSM
Dans le DSM, on retrouve le trouble de la personnalité narcissique dans le groupe B. Pour être diagnostiqué comme tel, une personne doit présenter au moins cinq traits spécifiques. J’ai déjà réalisé une vidéo détaillant ces critères. Il est important de rappeler que le DSM n’est pas une Bible immuable. C’est un outil, une grille de lecture parmi d’autres. Certains professionnels l’utilisent comme référence, d’autres non. Il n’a pas de valeur sacrée.
Le DSM est utile, mais incomplet. Il n’intègre pas toutes les déclinaisons du narcissisme qui ont été étudiées dans d’autres recherches. On trouve par exemple le narcissisme malveillant, le narcissisme communautaire, le narcissisme vulnérable, etc. Ces profils ne sont pas toujours inclus dans les critères officiels du DSM, mais ils sont bien réels, étudiés, et documentés.
Si on se fie strictement au DSM-5, environ 10 à 15 % de la population pourrait présenter un trouble de la personnalité narcissique. Mais si on prend en compte les autres formes reconnues par la recherche, ce chiffre grimpe à 20-25 %. Ce n’est pas anecdotique. Certaines études indiquent même une hausse de ces traits dans la population, bien que cela demande confirmation.
Quand j’emploie le terme « narcissique », je me réfère donc à une définition large : celle qui inclut les critères du DSM, mais aussi les catégories reconnues dans les études cliniques, les rapports d’expertise, et les diagnostics utilisés en milieu professionnel. C’est cette définition globale qui me paraît la plus utile pour comprendre les dynamiques relationnelles toxiques.
Le grand malentendu du « pervers narcissique »
Et voici le point qui fait tant débat. Que signifie « pervers narcissique » ? D’où vient ce terme ? Pourquoi est-il autant utilisé alors qu’il n’est reconnu ni dans le DSM ni dans aucune classification scientifique ?
L’expression a été popularisée en France dans les années 1980 par le psychanalyste Paul-Claude Racamier. Dans son ouvrage intitulé « Entre agonie psychique, déni psychotique et perversion narcissique », il propose une définition très psychanalytique de ce qu’il appelle la perversion narcissique. Selon lui, il s’agit d’un mécanisme psychique qui permet à un individu de se protéger de ses conflits internes en projetant ses parts sombres sur l’autre, qu’il traite alors comme un simple objet.
Mais cette définition, même dans le monde psychanalytique, a été largement critiquée. Elle est floue, peu opérationnelle, et difficilement applicable à des cas cliniques concrets. Surtout, elle n’est pas du tout utilisée dans la psychologie scientifique moderne, ni en psychiatrie, ni dans les rapports judiciaires ou les expertises.
En psychologie clinique contemporaine, le mot « pervers » est proscrit. Il est jugé trop connoté moralement ou religieusement. Historiquement, on appelait « pervers » une figure caricaturale, une image sociale associée à la déviance, souvent sexuelle. Aujourd’hui, ce jugement n’a plus de sens dans l’approche scientifique du comportement humain.
Utiliser « pervers » pour qualifier une personne, c’est projeter un jugement subjectif. Cela ne permet pas d’objectiver un comportement, ni d’en comprendre les mécanismes. Ce n’est pas un terme opératoire, ce n’est pas un terme diagnostique. En psychologie, il ne veut tout simplement rien dire.
Un terme devenu fourre-tout émotionnel
L’une des raisons pour lesquelles « pervers narcissique » a autant de succès est sa polyvalence émotionnelle. Il peut désigner une personne abusive, une figure froide, un ancien partenaire manipulateur, ou simplement quelqu’un qui ne nous a pas compris. C’est un terme fourre-tout.
Certaines personnes utilisent cette étiquette pour décrire un sociopathe. D’autres pour parler d’un borderline. D’autres encore l’emploient parce qu’un ex a quitté la relation. Dans ce contexte, le terme devient creux. Il est tellement surutilisé qu’il en perd toute valeur descriptive. Pire, il empêche parfois une véritable compréhension des dynamiques à l’œuvre.
Prenons quelques exemples courants d’utilisation abusive :
- Une personne qui refuse de valider votre ressenti : PN.
- Un partenaire qui vous quitte sans explication : PN.
- Quelqu’un qui refuse votre demande identitaire ou sociale : PN.
- Une relation toxique marquée par des hauts et des bas : PN.
Dans tous ces cas, il peut y avoir des comportements problématiques, des manipulations réelles, de la violence psychologique. Mais cela ne signifie pas pour autant que la personne en face est atteinte d’un trouble de la personnalité narcissique, encore moins qu’elle est un « pervers narcissique ». Ce raccourci empêche d’analyser la situation avec justesse.
Pourquoi je n’utilise jamais ce terme
C’est pour toutes ces raisons que je me refuse à employer le terme « pervers narcissique ». Ce n’est pas de la provocation, ni du snobisme intellectuel. C’est une question de rigueur.
Quand une personne me dit : “Il est PN”, je ne sais pas de quoi elle parle. S’agit-il d’un trouble de la personnalité narcissique ? D’un comportement antisocial ? D’un manipulateur ponctuel ? D’une rupture douloureuse ? Sans clarification, ce terme n’apporte rien.
Je préfère des concepts précis, reconnus, vérifiables. Ceux qui figurent dans les ouvrages scientifiques, dans les rapports d’experts, dans les études cliniques. Parce que c’est seulement à partir de là qu’on peut construire une analyse cohérente, offrir des pistes de compréhension, et aider réellement les victimes. (Cyril Malka)



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