Êtes-vous né comme ça, ou…

par | Mai 13, 2026 | En général | 0 commentaires

(13/05-2026) – En 2009, un homme du nom d’Abdelmalek Bayout se retrouve devant un tribunal à Trieste, en Italie. Il vient de poignarder et de tuer un homme qui s’était moqué de lui dans la rue.

Pour réduire la peine, son avocat sort un argument plutôt inhabituel: son client porterait une mutation génétique liée à l’agressivité, le fameux « gène guerrier ». Autrement dit, il ne pouvait pas vraiment être tenu entièrement responsable.

Le tribunal a suivi et une année a été retranchée de sa peine.

Depuis les années 1990, des études avaient effectivement établi un lien entre comportements violents et une variante d’un gène appelé monoamine oxydase A, ou MAOA.

En 2004, les médias lui ont collé l’étiquette de « gène guerrier », et le mythe était né.

Sauf que depuis, la science a bien avancé. Et ce qu’elle dit maintenant est bien plus intéressant, et bien plus nuancé.

L’idée d’un gène = un comportement, c’est fini

Pendant longtemps, les scientifiques pensaient que les comportements étaient influencés par quelques gènes aux effets très importants.

Une grande méta-analyse publiée en 2014 a conclu que l’allèle associé au « gène guerrier » avait un petit effet et donc un effet non significatif sur l’agressivité.

Des études d’association pangénomique (GWAS) portant sur des centaines de milliers de personnes n’ont trouvé aucun effet statistiquement significatif du MAOA seul sur l’agressivité.

Ce qui existe, c’est un effet possible en combinaison avec des facteurs environnementaux comme la maltraitance dans l’enfance, et encore, cet effet reste extrêmement faible.

Même des traits qu’on croyait très héritables, comme la taille, se sont révélés bien plus compliqués à isoler dans le génome qu’on ne le pensait.

La réalité est que la personnalité est ce qu’on appelle polygénique. C’est-à-dire qu’elle est le résultat de centaines, voire de milliers de variantes génétiques qui ont chacune un effet infime. Aucune d’entre elles ne fait le boulot toute seule. Il faut des combinaisons bien précises.

Les « Big Five » et les études sur les jumeaux

Cette question de « inné ou acquis » a été popularisée au sens scientifique par Francis Galton en 1875.

Il a aussi été l’un des pionniers des études sur les jumeaux, même si ses méthodes étaient encore rudimentaires à l’époque.

Ce n’est que dans les années 1920 que les chercheurs ont commencé à comparer sérieusement des jumeaux identiques (qui partagent 100 % de leur ADN) avec des jumeaux fraternels (qui n’en partagent que 50 %).

Ces études ont permis de dégager ce qu’on appelle les « Big Five », les cinq grandes dimensions de la personnalité qui sont: l’ouverture d’esprit, la conscience, l’extraversion, l’agréabilité et le névrosisme.

Ces dimensions ont bel et bien une composante héréditaire… Mais seulement partielle.

L’environnement, lui aussi, fonctionne « en accumulation »

Apparemment, tout comme la génétique, l’environnement n’agit pas via un seul événement décisif.

Les chercheurs parlent de personnalité « poly-environnementale »: chacune de nos expériences de vie a un petit effet, et c’est l’accumulation de toutes ces petites choses qui finit par peser dans la balance.

En gros, cela va à l’encontre d’un mythe très répandu dans la culture populaire: le trauma vécu à l’âge adulte ne laisse pas autant de traces durables qu’on le croit sur la personnalité.

D’après Brent Roberts, professeur de psychologie à l’University of Illinois, dont les recherches portent précisément sur les schémas de continuité et de changement de la personnalité à l’âge adulte, la grande surprise de ce domaine de recherche, c’est que même un événement traumatisant majeur survenu à l’âge adulte ne laisse pas l’énorme empreinte qu’on imagine.

En gros, le traumatisme ne fait pas de vous ce que vous êtes.

En revanche, les traumatismes de l’enfance ont un impact bien documenté sur le développement de la personnalité, notamment sur le névrosisme.

Et avant la naissance ?

Il y a un autre facteur dont on parle de plus en plus: le stress de la mère pendant la grossesse.

Plusieurs études prospectives montrent que l’anxiété maternelle pendant la grossesse prédit un tempérament plus négatif chez le nourrisson à 3 mois, avec davantage de peur, de pleurs et de détresse, après contrôle du stress postnatal.

Le mécanisme probable serait L’épigénétique: des modifications dans l’expression des gènes sans toucher à l’ADN lui-même.

Des études ont mis en évidence une méthylation du gène NR3C1 (récepteur aux glucocorticoïdes) chez des nourrissons de mères ayant vécu un stress élevé pendant la grossesse.

C’est ce qu’on appelle la « programmation fœtale ».

Cela voudrait dire que votre environnement commence à vous façonner avant même que vous ayez poussé votre premier cri.

Les gènes ne sont pas un destin

Ce qui est peut-être la conclusion la plus importante de toute cette recherche, c’est celle-ci: l’environnement peut activer ou désactiver des prédispositions génétiques.

Une prédisposition génétique ne signifie pas que dans tout environnement, les gens se comporteront de la même manière. Les gènes créent des tendances, pas des certitudes.

Pour revenir au « gène guerrier »: les données actuelles indiquent que c’est la combinaison de certains gènes modificateurs et d’un environnement à risque qui pourrait augmenter la probabilité de comportements violents dans certaines situations.
Pas le gène seul, pas l’environnement seul… Et les résultats restent loin d’être tranchés.

Bref, résumer le comportement humain à une poignée de gènes ou à quelques événements de vie, ça n’a jamais vraiment fonctionné. Et pour cause: nous sommes bien plus complexes que ça.

Ce qui ressort avant tout de cette recherche, c’est donc la mutabilité de la condition humaine. Quant aux réponses précises à ces questions… (Cyril Malka)


Sources

Sur le gène guerrier (MAOA) et son effet limité
Beaver, K. M. et al. (2014). Examining the association between MAOA genotype and aggression: A systematic review. Meta-analyse publiée dans plusieurs revues de génétique comportementale. Voir également: Wikipedia, Monoamine oxidase A, section « Aggression » pour un résumé des GWAS négatifs.

Sur le caractère polygénique de la personnalité
Okbay, A. et al. (2016, 2022). Travaux GWAS sur les traits comportementaux et cognitifs, Amsterdam UMC / Social Science Genetics Association Consortium. Disponibles via le PGI Repository.

Sur la stabilité de la personnalité à l’âge adulte et l’impact limité du trauma adulte
Roberts, B. W. (University of Illinois). Voir notamment: Growth following adversity is rare: Evidence from a multi-informant longitudinal study of children and adolescents. Recherches accessibles via le profil ResearchGate de Brent W. Roberts.

Sur le stress maternel pendant la grossesse et le tempérament du nourrisson
Sandman, C. A. et al. (2011). Elevated pregnancy-specific anxiety predicts more negative infant temperament at 3 months. Cité dans: Monk, C. & Fernández, C. R. (2022), JAMA Network Open, 5(4). Voir aussi: Davis, E. P. et al. (2007), fearful behaviour in infants at 2 months, et Bergman et al. (2007).

Sur l’épigénétique et la méthylation NR3C1
Monk, C., Spicer, J. & Champagne, F. A. (2012). Linking prenatal maternal adversity to developmental outcomes in infants: the role of epigenetic pathways. Development and Psychopathology, 24(4), 1361–1376.

 

 

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