TDA/H : décrocher, c’est neurologique

par | Mar 18, 2026 | Bien-Être | 0 commentaires

(18/03-2026) – Vous êtes devant votre écran, en train de lire un document. Une phrase. Deux phrases. Et soudain, rien. Pas une distraction, pas une pensée parasite. Juste… le vide. Quelques secondes plus tard, vous êtes de retour, sans savoir très bien ce qui s’est passé.

Ce n’est pas de la fatigue au sens ordinaire du terme. Ce n’est pas non plus un manque de motivation. Selon une étude publiée en mars 2026 dans The Journal of Neuroscience, ce que vous venez de vivre s’appelle le « sommeil local » et chez les adultes atteints de TDA/H, ce phénomène se produit de manière significativement plus fréquente que chez les autres.

Un cerveau qui s’assoupit par morceaux

Le sommeil, on l’imagine volontiers comme un interrupteur unique: soit on dort, soit on est éveillé. La réalité neurologique est plus subtile. Des chercheurs de l’Université Monash à Melbourne et de l’Institut du Cerveau à Paris ont mesuré, par électroencéphalographie, ce qu’on appelle les ondes lentes, des oscillations cérébrales normalement associées au sommeil profond, chez des sujets parfaitement éveillés, en train d’accomplir une tâche de concentration soutenue.

Ces ondes lentes ne submergent pas l’ensemble du cerveau en même temps. Elles surgissent localement, dans des zones précises, pendant une fraction de seconde. Une région responsable de l’attention s’éteint brièvement, puis se rallume. Le reste du cerveau, lui, reste opérationnel. C’est ce que les chercheurs appellent le sommeil local: ce n’est pas un endormissement, mais une micro-sieste de quelques neurones à un endroit stratégique.

Elaine Pinggal, doctorante en neurosciences cognitives et auteure principale de l’étude, propose une image parlante : « Imaginez une longue course à pied. Au bout d’un moment, vous êtes fatigué et vous vous arrêtez pour souffler. Le cerveau fait la même chose, mais à l’échelle de quelques millisecondes et dans des zones très localisées. »

Ce phénomène est universel. Tout le monde en fait l’expérience, notamment lors de tâches longues et répétitives. La question posée par l’équipe de recherche était simple: est-ce que cela se passe de la même façon dans un cerveau TDA/H ?

Ce que les électrodes révèlent

L’étude a comparé 32 adultes diagnostiqués TDA/H, tous sevrés de leur traitement médicamenteux avant le protocole, à 31 adultes neurotypiques. Tous ont effectué la même tâche de vigilance soutenue pendant que des capteurs EEG enregistraient leur activité cérébrale en temps réel.

Le résultat est net: le groupe TDA/H présente une fréquence significativement plus élevée de ces ondes lentes pendant l’éveil. Et cette différence n’est pas sans conséquences comportementales. Plus les ondes lentes sont nombreuses, plus les sujets commettent d’erreurs, plus leurs temps de réaction sont lents et variables, plus ils rapportent une sensation de somnolence.

Ce qui rend ce résultat particulièrement intéressant, c’est ce qu’il révèle sur la nature des défaillances attentionnelles dans le TDA/H. L’étude distingue deux types d’absences: l’esprit vagabond, où la pensée dérive vers autre chose, et le vide mental, où la pensée s’arrête tout simplement. Les adultes neurotypiques connaissent surtout le premier. Les adultes TDA/H connaissent davantage le second et ce vide mental coïncide précisément avec les épisodes d’ondes lentes enregistrées au niveau cérébral.

Autrement dit, ce n’est pas que le cerveau TDA/H pense à autre chose. C’est qu’il décroche, momentanément et sans préavis, avant de se reconnecter.

Ce que cette découverte change

Jusqu’ici, les difficultés attentionnelles du TDAH étaient principalement expliquées par des modèles axés sur le contrôle exécutif ou les niveaux généraux d’éveil, cette vigilance de fond qui maintient le système nerveux en état de fonctionnement. Ces modèles ne rendaient pas bien compte du caractère erratique des performances: pourquoi un individu TDA/H peut-il être parfaitement concentré pendant dix minutes, puis complètement absent les cinq suivantes, sans raison apparente ?

Le sommeil local offre une réponse mécanique à cette question. La frontière entre l’état d’éveil et l’état de sommeil est, dans un cerveau TDA/H, plus perméable. Sous l’effet de la fatigue cognitive ou de la répétition, certaines régions basculent plus facilement et plus souvent dans un mode sommeil. Ces bascules sont brèves, involontaires et imprévisibles, ce qui correspond précisément au profil d’attention haché et inconstant que décrivent les personnes concernées.

L’analyse statistique conduite par l’équipe va plus loin : elle montre que ces ondes lentes constituent le mécanisme intermédiaire par lequel le TDA/H se traduit en difficultés attentionnelles. En d’autres termes, si l’on pouvait réduire ces intrusions de sommeil local, on pourrait potentiellement réduire les symptômes eux-mêmes.

Une piste thérapeutique sans médicament

C’est là que la recherche ouvre une perspective inattendue. Dans les populations neurotypiques, on sait qu’une stimulation auditive spécifique pendant le sommeil, des sons diffusés à une fréquence correspondant aux ondes lentes du sommeil profond, permet de renforcer la qualité du sommeil et de réduire la présence de ces mêmes ondes lentes le lendemain, à l’état d’éveil.

L’équipe de Pinggal se demande maintenant si cette même approche pourrait fonctionner chez les adultes TDA/H. L’hypothèse est la suivante: en améliorant la qualité du sommeil nocturne, on « rassasie » le cerveau de son besoin d’ondes lentes, et il en produit donc moins pendant la journée, quand il devrait être en mode éveil.

Il s’agit pour l’instant d’une piste de recherche, pas d’un traitement validé. Mais son intérêt est évident: une intervention non médicamenteuse, ciblant le sommeil plutôt que les neurotransmetteurs, représenterait une option précieuse pour les nombreux adultes TDA/H qui ne souhaitent pas ou ne peuvent pas prendre de traitement pharmacologique au long cours.

Ces ondes lentes pourraient également devenir un biomarqueur objectif du TDA/H, une signature mesurable, visible sur un EEG, qui permettrait d’affiner le diagnostic au-delà des critères comportementaux actuels.

Ce que cela signifie au quotidien

Pour les personnes concernées, cette recherche a quelque chose de libérateur dans ce qu’elle dit implicitement: ces décrochages ne sont pas une question de volonté. Ils ne reflètent pas un manque d’effort ou un désintérêt. Ils ont une origine neurophysiologique précise, observable, mesurable.

Comprendre que le cerveau TDA/H franchit plus facilement le seuil du sommeil local, même en plein milieu d’une réunion ou d’une phrase à lire, ne résout pas le problème, mais change le regard qu’on peut poser dessus. Et dans l’accompagnement psychologique, changer le regard est souvent le premier pas vers quelque chose de plus stable. (Cyril Malka)

Source: Pinggal E, Jackson J, Kusztor A, Chapman D, Windt J, Drummond SPA, Silk TJ, Bellgrove MA, Andrillon T. Sleep-like Slow Waves During Wakefulness Mediate Attention and Vigilance Difficulties in Adult Attention-Deficit/Hyperactivity Disorder. The Journal of Neuroscience, mars 2026. DOI : 10.1523/JNEUROSCI.1694-25.2025

 

 

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