Les mauvaises pommes gâtent tout le panier

par | Oct 28, 2026 | Sujets Généraux | 3 commentaires

(28/10-2026) – Votre grand-mère le disait déjà. Une pomme pourrie suffit à gâter toutes les autres. La psychologie vient de lui donner raison, avec des chiffres. Reste à comprendre le mécanisme. Comment une poignée d’individus parvient-elle à entraîner tout un groupe dans la casse?

Un petit jeu sans gendarme

Des chercheurs néerlandais ont fait jouer 750 Américains à un jeu en ligne. L’écran affichait une rangée de cases. Plus le joueur cliquait vers la droite, plus il gagnait d’argent. La règle lui imposait pourtant une position précise. Pour empocher davantage, il lui suffisait donc de désobéir et de viser plus loin. Personne ne vérifiait les choix et aucune sanction ne tombait.

Avant de jouer, chacun découvrait ce qu’avait fait quelqu’un d’autre, ainsi que son camp politique. Républicain ou démocrate, honnête ou tricheur, le modèle variait à chaque manche.

Ce que révèle le jeu

Près d’un joueur sur quatre triche dès le premier coup, sans exemple sous les yeux. L’honnêteté humaine a donc ses limites, même pour quelques centimes.

Le choix observé avant chaque manche pèse lourd. Si le participant précédent respectait la règle, ceux qui suivaient trichaient un peu moins. Une petite fraude de sa part les poussait à tricher un peu plus. Face à un abus énorme, très loin à droite, ils se lâchaient complètement. Certains cliquaient même au-delà de la case de leur modèle.

Ces surenchérisseurs représentent à peine 4% des participants. Ils suffisent pourtant. Les chercheurs ont reproduit sur ordinateur des groupes de cent personnes. Dans plusieurs scénarios, cette minorité fait basculer tout le groupe dans la triche généralisée.

Un dernier détail aggrave le tableau. La tricherie d’un membre de son propre camp politique contamine beaucoup plus que celle d’un adversaire. Vous pardonnez plus volontiers les écarts de votre tribu, et vous les imitez aussi plus facilement.

Pourquoi nous suivons le pire

Les psychologues parlent de norme descriptive. Nous réglons notre conduite sur ce que font les autres, bien davantage que sur ce que dit le règlement. Le texte affiché pèse peu face à l’exemple du voisin.

Une infraction flagrante qui reste impunie envoie deux messages. La règle ne compte plus. Et la limite acceptable vient de reculer d’un cran. Le surenchérisseur déplace ce curseur pour tous ceux qui viennent après lui. Chacun s’aligne ensuite sur le pire comportement observé, rarement sur la moyenne.

La théorie de la vitre brisée décrivait déjà ce phénomène dans les années 1980. Un carreau cassé qu’on ne répare pas invite les passants à casser les autres. L’expérience montre le même engrenage chez des individus ordinaires, sans casseur professionnel.

Le 17 octobre, cas d’école

Ce samedi-là, des manifestations contre la vie chère ont dégénéré en pillages dans plusieurs grandes villes françaises le même jour. Marseille, Bordeaux, Paris et d’autres ont vu des commerces dévastés. À Limoges, la mairie a brûlé. Des préfets ont ensuite imposé des couvre-feux.

Les vidéos de pillage ont circulé en masse sur les réseaux sociaux. Chaque vidéo montre exactement ce que les joueurs de l’expérience voyaient sur leur écran, une infraction flagrante et sans conséquence visible. Les spectateurs ont le même âge que les pilleurs, fréquentent les mêmes applications et partagent la même rancœur. L’effet de tribu joue à plein.

Le jeu en ligne ne prévoyait aucune sanction. Ce soir-là, les forces de l’ordre débordées ne pouvaient plus en infliger. La rue ressemblait alors au laboratoire, en grandeur nature.

La contagion a franchi les frontières. En Italie, des manifestants ont scandé « faisons comme en France ». À Liège, des rassemblements lycéens ont tourné à l’affrontement. Athènes a vu fleurir une pancarte en français. Les difficultés économiques nourrissent le mécontentement partout. Le mécanisme des mauvaises pommes explique comment cette colère tourne au pillage, d’une ville à sa voisine puis au-delà des frontières.

Ce que cela change

La majorité des gens suit, elle n’invente rien. Les quelques surenchérisseurs donnent le ton, et les suiveurs s’alignent sur eux. Une réponse rapide aux premiers débordements protège donc la masse qui hésite encore. Chaque infraction spectaculaire laissée impunie fixe la nouvelle norme du lendemain.

Le constat vaut aussi pour vous, à plus petite échelle. Au bureau, sur la route ou dans une file d’attente, vous ajustez votre conduite sur le pire de ce que vous voyez. Choisir vos modèles reste le meilleur moyen de garder votre libre arbitre. (Cyril Malka)


Sources:

 

 

Commentaires

3 Commentaires

  1. Lefebvre Jo-Anne

    Quand les études psychologiques et sociologiques modernes viennent conforter les grands principes de notre système pénal, posés il y a plus de deux siècles par Montesquieu puis Beccaria… Qu’il s’agisse du but poursuivi par le châtiment (empêcher le coupable de causer de nouveaux dommages et dissuader les autres d’en commettre de semblables), de la promptitude nécessaire du châtiment après l’infraction pour que la peine soit jugée cause infaillible du délit et non un simple spectacle (médiatique) ou de la certitude d’une peine même modérée, plus efficace que la simple crainte d’une peine terrible.

    De fait, pour ce qui est de l’exemple tiré des débordements actuels lors des manifestations, il est tout à fait vrai que l’impossibilité d’une sanction immédiate et systématique des infractions (casse, pillage ou violences) fait le lit de la surenchère des suiveurs mais il n’est pas moins vrai que la répression – quand elle a lieu – doit respecter le principe de modération cher à Beccaria : « Pour qu’un châtiment produise l’effet voulu, il suffit qu’il surpasse l’avantage résultant du délit. Tout ce qui va plus loin est superflu et porte la marque de la tyrannie (Des délits et des peines, XXVII) ».

    Pour ce qui est de la conclusion j’adore la vôtre. Celle de la dernière phrase, qui met à l’honneur le libre arbitre ! Un peu comme ce bon vieux Beccaria qui concluait son ouvrage sur les bienfaits de l’éducation pour prévenir le crime.

    Et si le jeu initial ne récompensait pas la fraude mais la vertu, qu’en aurait-il été ? ça aussi Beccaria y avait pensé pour prévenir les délits ! (Chap. XLIV)

    Clin d’oeil d’une juriste à un psy !

    Merci Cyril pour cet article très intéressant.

    Réponse
    • Cyril Malka

      Merci pour votre commentaire intéressant, Jo-Anne (j’allais ajouter: Comme d’habitude).

      Psychologiquement c’est d’ailleurs bien connu et prouvé par de nombreuses études: La certitude d’être pris dissuade beaucoup plus que la dureté de la sanction. Un policier visible dans la rue freine davantage qu’une loi qui double les peines.

      Si je me souviens bien, les chercheurs avancent deux raisons: 1) la plupart des délinquants ignorent ce que la loi prévoit pour chaque délit et 2) ils pensent surtout à leurs chances de se faire attraper, rarement à la peine qu’ils risquent.

      Enfin (mais ça, c’est ma conclusion logique basée sur mon expérience clinique et mes connaissances de l’humain et sur absolument aucune étude scientifique, donc ne le prenez pas trop au sérieux, ce n’est que mon point de vue), je pense qu’autant on peut comprendre une peine comme « 10 coups de fouet » et s’imaginer ce que ça fait, autant « peine de mort », psychologiquement parlant, c’est difficile à comprendre, à s’imaginer et à accepter. Et donc, ça fait moins peur. Aussi, car on ne sait pas ce que c’est que « mourir », que « se prendre un coup de fouet », ou « trois mois de prison », on peut bien mieux se l’imaginer.

      J’ai essayé de trouver des études pour voir si on récompensait la vertu au lieu de la fraude, quel était le résultat, mais je n’ai rien trouvé de totalement comparable et deux études sur trois que j’ai trouvées qui font des recherches approchantes ont des résultats qui se contredisent, donc… On n’est pas beaucoup plus avancé 🙂

      Pour le cas où cela vous intéresserait, rapidement: La première étude que j’ai retrouvée est de Fowler et Christakis. Elle date de 2010. Des inconnus jouaient à un jeu d’argent collectif et changeaient de partenaires à chaque partie. Un joueur qui recevait un don devenait à son tour plus généreux avec les autres. La générosité passait ainsi jusqu’à trois personnes plus loin. L’égoïsme circulait de la même façon, et avec la même force.

      La seconde étude est signée Eugen Dimant et elle date de 2019. Il a comparé dans un même jeu la contagion des gestes généreux et celle des actes nuisibles. D’après cette étude, les actes nuisibles se transmettent mieux, et la proximité sociale renforce surtout leur diffusion.

      Donc, chez Fowler et Christakis, le bien circule autant que le mal. Chez Dimant, il avance moins vite.

      Take your pick 🙂

      Peut-être feront-ils la même expérience avec la vertu, dans ce cas, j’en parlerai, bien entendu. Trop tard pour Beccaria, mais ça vous fera sûrement plaisir 🙂

      Je suis bien content que vous ayez aimé et merci pour le clin d’œil.

      Réponse
  2. Jo-Anne Lefebvre

    Vous avez répondu à la question avec les expériences citées ! Le mot vertu – un peu connoté parfois et vieilli – désigne le bien, l’honnêteté, le respect des valeurs protégées par la loi et pourquoi pas la générosité ou l’altruisme.

    Merci Cyril pour ces recherches complémentaires très intéressantes !
    Bonne soirée !

    Réponse

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