(23/09-2026) – Un voisin vous arnaque. Vous pouvez râler, porter plainte ou semer des plantes invasives dans sa pelouse.
La troisième option exige un certain talent.
Une équipe de l’université d’État du Texas a voulu savoir qui en dispose, et pourquoi.
Quand la créativité change de camp
On associe volontiers l’imagination à l’art, à la science et aux inventions. Elle cache aussi une face sombre, que les psychologues appellent créativité malveillante. Il s’agit d'employer des idées originales pour nuire, tromper ou manipuler. La blague de bureau en fait partie. L’escroquerie élaborée relève du même principe.
Pour expliquer ce basculement, l’équipe s’appuie sur un cadre théorique appelé AMORAL (immoral).
AMORAL, est un acronyme (anglais). Il désigne six étapes: 1) les motivations de départ (Antecedents), 2) les ressources personnelles (Mechanisms), 3) l’influence du contexte (Operants), 4) le passage à l’acte (Realization), 5) ses conséquences (Aftereffects) et 6) la trace qu’il laisse (Legacy).
Amoral qualifie ce qui échappe à toute morale, et les deux chercheurs voient justement dans la créativité un outil aveugle, que rien ne destine au bien ou au mal.
Le principe reste simple: Un désir de pouvoir, d’argent ou de plaisir fournit le moteur. La personnalité et le goût de l’invention servent d’accélérateur ou de frein. Le contexte, enfin, offre ou refuse l’occasion de passer à l’acte.
Dans ce registre, la triade noire occupe une place de choix. Elle réunit le narcissisme, la psychopathie et le machiavélisme.
Le narcissique, avec son besoin d’admiration et sa grandiosité, supporte mal qu’on égratigne son ego.
Une méta-analyse de 2021 avait déjà montré que, des trois profils, il entretient le lien le plus constant avec la créativité déclarée.
Le voisin qui ne paie pas
Natalie Ceballos et ses collègues ont recruté 248 étudiants, en majorité des jeunes femmes d’une vingtaine d’années.
Chacun a d’abord estimé son aptitude à résoudre les petits problèmes du quotidien. Un questionnaire relevait ensuite ses antécédents, comme inventer un mensonge pratique, ruminer une revanche ou jouer des tours. Le protocole évaluait enfin les trois traits de la triade noire.
Puis venait le scénario: Un voisin vous demande de l’aider à rénover son appartement et promet de vous payer. Vous faites le travail. Il nie ensuite tout accord et ne vous paye pas.
La consigne demandait d’écrire le plus possible d’idées originales pour lui… rendre la monnaie de sa pièce, disons.
Les réponses couvraient un large spectre: Certains proposaient simplement de le frapper, solution efficace mais, bon… C’est quand-même d’une affligeante pauvreté d’imagination.
D’autres préféraient semer des plantes invasives dans son jardin! Une riposte lente et discrète qui repousse chaque printemps.
Chacun indiquait ensuite à quel point la situation l’aurait provoqué. Deux évaluateurs indépendants ont compté les idées, repéré les propositions nuisibles, puis isolé les réponses qui alliaient méchanceté et vraie originalité.
Le narcissisme fait la différence
Revenons à la question de départ. Qui invente les vengeances les plus retorses?
Les participants qui se croient doués pour régler les soucis du quotidien ont écrit un plus grand nombre d’idées. Mais leurs trouvailles ne se révélaient ni plus cruelles ni plus originales que celles des autres.
Apparemment, être débrouillard ne fait donc pas de vous un vengeur redoutable.
Les plus furieux ne l'emportent pas davantage. On imaginerait volontiers que les plans les plus tordus viennent des esprits les plus échauffés: La rage accompagne bien les idées sombres, et pourtant elle n’explique plus rien dès que l’étude intègre la personnalité et le vécu de chacun.
La psychopathie et le machiavélisme, les deux autres traits de la triade noire, ne jouent aucun rôle visible non plus.
Dès que les chercheurs connaissent le score narcissique et les antécédents d’un participant, ses scores sur ces deux dimensions n’apportent plus aucune information utile.
Restent deux facteurs, et ce sont eux qui font la différence: Un niveau élevé de narcissisme et un passé de petites malveillances prédisent des représailles plus nuisibles et plus originales.
Ces antécédents comptent même par eux-mêmes, indépendamment du caractère.
L’efficacité d’une revanche tient donc à la personnalité et aux habitudes du vengeur, bien plus qu’à l’intensité de sa colère.
La malveillance s’apprend
Pourquoi le passé compte-t-il autant?
Les auteurs avancent une piste que tout thérapeute reconnaîtra: Une méchanceté ingénieuse qui réussit procure une satisfaction. Cette récompense augmente la probabilité de recommencer.
Avec le temps, la manœuvre devient une réponse automatique au conflit. C’est le principe du conditionnement opérant.
Les victimes de narcissiques décrivent d’ailleurs souvent ce schéma: La riposte arrive tard, sous une forme inattendue, et elle vise juste.
Avant de soupçonner votre voisin
Ces résultats appellent de la prudence. L’échantillon compte peu de monde, surtout des étudiantes américaines, et rien ne garantit qu’il reflète les hommes ou les adultes plus âgés. Les participants ont décrit eux-mêmes leur passé malveillant, et personne n’aime se montrer sous son pire jour. L’étude repose aussi sur un relevé unique, qui établit un lien sans prouver de cause.
Elle confirme toutefois deux travaux antérieurs, de 2021 et 2023, qui associaient déjà les traits sombres à l’invention de nouvelles façons de nuire.
Le talent n’a pas de morale
La créativité ne choisit pas son camp. Elle sert l’artiste comme le rancunier. Ce qui oriente son usage tient surtout à la personnalité et aux vieilles habitudes, bien plus qu’à l’humeur du jour.
Si quelqu’un autour de vous transforme chaque contrariété en plan machiavélique, regardez son historique plutôt que son état d’âme… Et surveillez votre pelouse. (Cyril Malka)
Sources
Ceballos, N. A., Sweet, R. N., Westerberg, C. E. (2026). Self-Reports of Past Malevolent Behavior and Narcissism as Predictors of Malevolent Creativity on a Real-World Ideation Task. Journal of Intelligence, 14(8), 176. https://doi.org/10.3390/jintelligence14080176
Kapoor, H., Kaufman, J. C. (2022). The evil within. The AMORAL model of dark creativity. Theory & Psychology. https://doi.org/10.1177/09593543221074326




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