01/05/2003

Un transfugé mort de faim

Cyril1998

(05/01-2003) – Un ancien membre de la Scientologie a cessé de manger après avoir essayé pendant des années de se libérer de la secte. Des chercheurs qualifient le système de formation de la secte de lavage de cerveau.

Dans la ville française de Doulaincourt vit une mère malheureuse. Il y a 11 ans, son fils est parti pour le Danemark pour commencer l’école d’élite de la Scientologie. Elle ne l’a jamais revu.

” Je ne sais pas ce que ces personnes lui ont fait”, dit Mme F.. Son fils Eric Rubio est mort à 35 ans en janvier 2002, dans la ville de Rödby, en Lolland. Il pesait 45 kg et à la fin de sa vie ne se nourrissait que de citron et d’ail. Eric Rubio n’était pas à la hauteur des exigences de la Scientologie.

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Il a passé par le système punitif de la secte, ce qui a dégradé son état. Après quelques années seulement au Danemark, il souhaitait déjà rentrer chez lui. 8 ans plus tard, il n’était toujours pas parti. “E. Rubio était une personne psychologiquement faible déjà avant qu’il se fasse convaincre par les prosélytes de Scientologie dans les rues de Paris. On l’est par définition quand on cherche à faire partie d’une secte”, dit Cyril Malka, psychanalyste franco-danois et auteur de plusieurs rapports sur la psychologie des sectes.

Il indique qu’une personne [entrant dans une secte] est par définition une personne qui n’est pas forte psychologiquement, et que c’est justement ce genre de personne que les sectes recherchent. E.Rubio a quitté la Scientologie en 1997, mais il n’a jamais pu se défaire des liens psychologiques ainsi tissés.

A sa mort, il payait chaque mois 1.000 Dkk (couronnes danoises = 1 DKK vaut à peu près 0,13 euros, ndt) de son aide sociale à la Scientologie, en rétorsion pour avoir quitté la secte intempestivement 4 ans plus tôt.

La porte-parole de la Scientologie pour l’Europe, la Finlandaise Tarja Vulto, nie que la Scientologie ait quelque chose à voir avec la mort du français.”

E. Rubio ne voulait pas recevoir les services que nous avons en Scientologie. On aurait pu faire beaucoup plus lui”, dit-elle.

Cyril Malka lui donne raison “On ne peut accuser la Scientologie de la mort d’Eric Rubio. Il était psychologiquement malade et il se disait qu’il ne devait pas manger. Mais il n’aurait jamais dû avoir de contact avec la secte”.”

Les sectes contrôlent leurs membres grâce à un mélange de travail physique extrêmement dur et de lavage de cerveau. On fait comprendre aux membres qu’il y a quelque chose qui ne va pas s’ils n’arrivent pas à la hauteur des exigences. Eric Rubio ne s’est jamais ressaisi mentalement après sa rencontre avec la Scientologie”.

L’évasion de Scientologie

Eric Rubio

Éric Rubio a quitté la France pour le Danemark afin de devenir soldat d’élite dans la secte scientologie. Il n’a pas réussi et a subi le système punitif de la secte. Son évasion a fini de façon tragique. Il y a un an jour pour jour, E. Rubio, alors âgé de 35 ans, a préparé son repas du jour fait de citron et d’ail, lorsque il s’est soudainement évanoui.

Complètement affamé, son corps de 45 kg s’est brutalement affalé sur le sol de la cuisine de son appartement.

Le presse-citron est tombé , un demi-citron a fait une danse macabre.

A côté d’Eric Rubio mort, une chaise.

Le drame était silencieux, comme l’était l’air gelé dans la ville de Lolland.

Personne dans le voisinage ne connaissait le français, sinon de loin, lorsqu’il marchait parfois les 4 km jusqu’à Rødby habillé en tenue de travail bleue, avec des grandes lunettes de protection. Avant sa chute, E. Rubio était progressivement devenu fou, nourri de ce régime de citron pressé et d’ail qu’il avait imaginé.

10 ans de lutte pour entrer dans l’univers de la secte Scientologie, puis pour en sortir, avaient fait de lui une “épave” humaine, sans fortune et sans raison. E. Rubio avait vécu une décennie au Danemark sans avoir appris d’autres mots danois en dehors de “oui” et “non”. Conformément à la philosophie de la secte, il vivait isolé de la société qui l’entourait. Jusqu’au dernier moment, le Danemark fut un pays étranger pour cet étranger.

Le quartier général de la Scientologie en Europe, à Copenhague, abrite l’école d’élite de la secte, la “Sea Organisation” communément appelé “Sea Org”. Ici se rassemble une centaine de scientologues dans des magnifiques locaux près de la place de l’Hôtel de ville et la place Kongens Nytorv.

Toutes ces personnes ont en commun la volonté de se sacrifier pour la secte, l’espoir de la récompense promise, et n’ont guère, voire aucun intérêt à s’intégrer dans le monde qui les entoure. Des lettres écrites par E. Rubio à sa mère, il ressort qu’il souhaita vite quitter la Scientologie.

Il n’y avait pas beaucoup de correspondance entre E. Rubio et sa mère, mais elles montrent comment il s’est “dégradé” progressivement; il demande de l’aide mais n’est pas en mesure d’en recevoir. Il devait être très difficile pour cet homme désespéré de se défaire de ses liens psychologiques avec la secte :

Lettre

“Chère maman”, écrit-il le 28 juillet 1994, “j’en ai assez de Sea Org. La Scientologie ne m’a pas donné ceque j’espérais. Je travaille pour 100 dkk par semaine, même parfois pour rien. Ils se moquent des gens. C’est seulement maintenant que je me rends compte que j’ai perdu 2 ans de ma vie à travailler pour ces gens que je qualifierais d’hypocrites. Gros bisous à tout le monde. A bientôt. Eric.”

Dans la lettre à sa mère, Eric Rubio a écrit aussi qu’il compte retourner en France après l’été. Sept ans et demi après, il n’est toujours pas parti. Quand il s’est effondré à Rødby, il avait quitté la Scientologie, mais la secte ne l’avait pas quitté.

À ce moment, E. Rubio s’était retrouvé dans son exil à Lolland, ville danoise géographiquement la plus proche de la France.

Économiquement, les choses ne pouvaient aller plus mal. E. Rubio bénéficiait de l’aide sociale mais versait consciencieusement 1.000 dkk mensuels à la secte, comme punition pour l’avoir quittée intempestivement [ndw : les scientologues nomment cette pratique de dette des employés envers leur patron une « dette de déserteur »].

Deux semaines après qu’il se soit effondré dans son appartement, l’assistante sociale a commencé à s’inquiéter. Bien qu’ayant des difficultés sociales, E. Rubio était en effet ponctuel et observait tous ses rendez-vous.

Comme il n’était pas venu au bureau social et n’avait pas donné signe de vie, elle s’est inquiétée. Elle a contacté la personne responsable de l’administration de l’immeuble où E. Rubio habitait et lui a demandé si quelque chose s’était passé.

Le 15 janvier 2001, un responsable de l’administration, Jens Morgensen, a ouvert la porte de l’appartement. Une forte odeur s’en dégageait. Il a enjambé un gros tas de publicités et au bout du couloir, dans la cuisine à gauche, il y avait ce corps squelettique, dans dans un état de putréfaction avancée.

II ressort du rapport de la police qu’ E. Rubio portait un jogging, 2 pulls, des chaussettes et une banane autour de la taille. J. Morgensen : “Cela sentait très fort. Ma première pensée fut qu’il n’avait pas vidé la poubelle depuis plusieurs semaines ».

Il n’arrivait pas à croire que c’était bien un corps qu’il voyait par terre. “Le corps étendu là avait l’air d’un tas de chiffons. J’ai fait le tour de la table encore une fois avant de contacter la police de Nakskov”. “L’appartement était austère, presque sans meuble, mais propre. Nous connaissions bien le Français. C’était un solitaire, mais il disait bonjour avec un sourire”.

En France, la mère d’E. Rubio a le sentiment douloureux d’avoir manqué à son fils, et ne sachant pas trop ce qu’il s’est passé avec lui.

“Soudain, il est venu me voir en disant qu’il voulait être prêtre. J’avais trouvé cela bizarre car il ne s’était jamais intéressé à la religion”, se souvient Mme F, la mère, qui ne souhaite pas que son nom soit divulgué.

Elle n’avait jamais entendu parler de la Scientologie que son fils appelait “Eglise”. Son fils lui avait parlé d’un organisme “Sea Organisation”, aussi pensa-t’elle que cela avait un rapport avec la marine.

A ce moment, il avait 25 ans et était sans point fixe dans la vie. Il avait des petits boulots, qui ne constituaient guère un fondement pour des rêves d’avenir glorieux.

Mécontent de sa vie et de lui-même, il était une proie évidente pour les missionnaires de la Scientologie qui l’ont approché dans la rue à Paris. E. Rubio a succombé à la promesse de devenir un nouvel homme, un homme dirigeant, qui aurait utilisé un stock de réserves dissimulées — des ressources magiques.

Quelques temps après la rencontre avec la Scientologie, E. Rubio décide d’aller jusqu’au bout, il va tout sacrifier pour la secte et faire la formation d’élite coûte que coûte. E. Rubio n’est pas en mesure d’expliquer à sa mère ce qu’il va faire exactement. En tout cas, elle ne le comprend pas. Mais la mère sent que son fils se réjouit : il va à Copenhague. L’école « d’élite » se trouve à Jerbanegade n°6, une des adresses les plus chères de la capitale, juste à côté de la place de l’Hôtel de ville et de Tivoli.

Les élus y portent des uniformes de marine blancs et se servent d’expression qui proviennent de la marine américaine.

De façon générale, la Scientologie a un vocabulaire qui fait que leur communication est difficile à comprendre pour les non-initiés. Le fondateur américain décédé de la secte, Ron Hubbard, fut dans sa jeunesse soldat dans la marine.

C’est là qu’il a pris les titres et le jargon pour fonder la Scientologie dans les années 50; c’est une secte devenue en quelques décennies une organisation mondiale avec des adeptes dans 130 pays.

À Paris, E. Rubio avait répondu à 200 questions d’un questionnaire que la Scientologie distribue encore de nos jours. La conclusion lui est parvenue quelques jours plus tard, et elle indiquait que son potentiel en tant qu’homme n’était pas mis à profit.

Selon le psychanalyste et chercheur spécialiste en matière de sectes, Cyril Malka, “le résultat est toujours le même, quelle que soit les réponses aux questions”. Ceci est également confirmé par le docteur danois Kaj Moos, qui dans son livre “Scientologie, science ou fraude” raconte comment 3 journalistes ont répondu au même questionnaire chacun à leur façon, et ont eu la même “courbe scientifique” de leur personnalité.”

La Scientologie cherche les personnes faibles, à la recherche de quelque chose, et dans le doute. « On nous dit que l’on devient quelque chose si on y entre”, dit Cyril Malka, qui a eu affaire en détail avec la mort d’E. Rubio au Danemark et a aidé sa mère dans les contacts avec les autorités danoises.

Après avoir répondu au questionnaire, la Scientologie propose à E. Rubio une formation qui changerait son existence, qui le rendrait plus fort là où il se sentait faible. Le jeune homme, dont c’est le souhait le plus intime, part. Sa mère était déjà inquiète. Quand elle mentionnait que la grand-mère d’Eric Rubio avait dit que la Scientologie était une secte, il fallait être prudent car Eric entrait en rage.

Très seul

Eric Rubio avait alors 25 ans et vivait avec son père à Paris. Il n’avait jamais eu de petite amie et n’avait pas non plus fait d’études. Tous ceux qui connaissaient cet homme de 1,67 m se souviennent de lui comme souriant et content. Mais également renfermé.

Eric RUBIO ne partageait ses pensées avec personne.”Il ne l’a jamais fait” dit la mère. Madame F. raconte qu’Eric gardait ses problèmes pour lui, il n’avait pas d’ami et était très seul.

“Il n’allait jamais en boite, il lisait beaucoup des choses faciles. Il aimait aller au cinéma voir notamment des films de karaté avec Bruce Lee” dit-elle. Madame F. n’est pas non plus une personne forte et se sent facilement impuissante par rapport à ce qu’elle ne comprend pas.

Hôtel Corona !

Quelques années auparavant, elle avait divorcé du père d’Eric qui est Argentin.

Aujourd’hui, elle vit à Doulaincourt avec son nouveau mari. Avant qu’Eric parte pour le Danemark en hiver 1992, il a démissionné de son travail dans un hôtel. Il voulait se concentrer entièrement sur sa nouvelle croyance et travaillait dans un bureau de la Scientologie à Paris.

[la scientologie] lui dit qu’il doit « manier » sa mère”, c’est-à-dire prendre ses distances vis-à-vis d’elle. Le fait que la mère est opposée à la secte fait d’Eric Rubio un PTS “Potential Trouble Source” — une source de problèmes dans la terminologie scientologique.

Devenir membre de la SEA ORG à Copenhague, c’est pour de nombreux scientologues le but premier. C’est le lieu où les personnes qui ont le pouvoir sont munies de connaissances qui selon Ron Hubbard font d’elles des êtres supérieurs.

C’est ce qu’Eric RUBIO voulait devenir. Il signe un contrat avec la secte, pour un “milliard d’années” contrat des nouveaux membres de SEA ORG. On donne sa vie et un peu plus. Il n’y a en principe aucun retour. A Copenhague, Eric RUBIO habite avec d’autres scientologues étrangers à l’hôtel de la Scientologie, hôtel CORONA dans Adelersgade — dans le Copenhague mondain, derrière la place de Kongens Nytorv.

Les chambres austères avec des lits superposés sans confort n’ont pas plu à Eric RUBIO. Dans les lettres à sa mère il décrivait sa vie à l’hôtel Corona comme froide et insalubre. L’élément ascétique est important pour la Scientologie, ce n’est pas un hasard.

Hotel Corona - habité par des pigeons... Dans les deux sens du terme.

Les élèves doivent montrer qu’ils sont endurants et disciplinés, qu’ils peuvent se soumettre aux règles strictes de la Scientologie sans protester. Cela crée parfois des scènes un peu bizarres.

Tous les matins, près de 50 scientologues en rang sortent de l’hôtel Corona en uniforme bleu clair pour faire du jogging dans le centre-ville. Il y a des membres de SEA ORG qui, en raison de mauvais comportements, doivent s’améliorer au sein du système punitif, le « RPF », la spécialité particulière de la SEA ORG.

Si l’on se trouve dans le système RPF il faut porter un uniforme bleu ou noir. On n’a pas le droit de marcher, il faut toujours courir. On n’a pas le droit de parler aux gens en dehors du système RPF autrement que par écrit et avec autorisation spéciale.

On n’a pas non plus le droit d’aller aux toilettes sans permission; la télévision et la musique sont interdites. La plupart du temps de formation dans la SEA ORG n’est rien d’autre que ce que les gens considéreraient comme des travaux forcés.

Les problèmes arrivent très vite

L’entrée dans la Scientologie revient à quitter la société. Les formations sont organisées de la façon suivante : on suit les cours de ” guidage spirituel” et on travaille sans salaire pour pouvoir payer son séjour.

Eric RUBIO n’y arrivait pas. Il s’est vraisemblablement plaint ou a critiqué la Scientologie.

Cela suffit pour que l’on soit considéré comme « dégradé » dans son développement spirituel scientologique.

Depuis son domicile en France, Cyril MALKA s’est beaucoup intéressé au mystère de la mort d’Eric RUBIO, avec l’aide de Mme F., il a eu accès à toutes les lettres personnelles de son fils ainsi qu’à ses papiers et à ses affaires personnelles.

“Il ressort des lettres d’E. R. qu’il voulait quitter la Scientologie depuis de nombreuses années. Il est quand-même resté dans la secte. Il a probablement suivi des cours de réhabilitation qui peuvent être très durs.

Les cours l’ont achevé mais on lui a aussi répété sans cesse que la Scientologie était sa seule bouée de secours”, explique Cyril MALKA qui fait fonction de conseiller dans des procès civils contre des sectes au Danemark et en France.

Le culte du gourou décédé de la secte, L. Ron Hubbard, peut être difficile à comprendre pour les non-initiés. Tout comme il est difficile de comprendre pourquoi les membres de la secte obéissent aveuglément aux ordres donnés sans explications.

Selon Cyril Malka, il existe des lignes directrices claires sur la façon dont les membres doivent être traités s’ils sont récalcitrants ou s’ils expriment leur mécontentement. “Le premier cours [des nouveaux employés] en Scientologie s’appelle EPF –“littéralement: Force du projet des biens immobiliers”.

C’est le cours pour débutants qui est destiné à instruire l’élève de sorte qu’il ou qu’elle s’adapte bien à la Scientologie”, explique Cyril Malka.

Des jours de travail extrêmement dur constituent une autre méthode pour uniformiser les adeptes, qui en raison de la fatigue, n’arrivent plus à penser par eux mêmes. Des transfuges de la Scientologie ont raconté que l’on risquait également d’être humilié pendant les cours EPF .

Comme tout le reste dans la Scientologie, le cours est décrit par le fondateur L. Ron Hubbard.

Obédience et obstination

II s’agit de prouver son obédience et son obstination. Depuis les années 1950, les principes de la Scientologie ont fait l’objet d’étonnement et d’études universitaires dans le monde entier.

Le professeur canadien de sociologie de l’université d’Alberta, Steven A. KENT, écrit comment les membres de la secte sont psychologiquement détruits dans son rapport “Lavage de cerveau dans la Scientologie”.Le lavage de cerveau se fait en détruisant la personne pour ensuite la reconstruire dans un sens scientologique.

“Si un nouveau membre créé des difficultés, n’est pas reconnaissant ou devient difficile, il est traité de façon plus dure, si cela n’aide pas le membre doit être envoyé au RPF, une sorte de camp de punition” explique Cyril MALKA.

Pendant un procès contre la Scientologie aux Etats-Unis en 1980, Tonja BURDEN a raconté sous serment comment sa loyauté avait été testée.

“Dans l’EPF, ma journée commençait à 6 heures, je lavais des habits pendant 6 heures sans pause et sans avoir manger de petit déjeûner. Les habits devaient être lavés dans un seau et ensuite être rincés 13 fois.

Ensuite je devais les étendre. Après une demi-heure de pause déjeûner, je devais nettoyer 6 cabines. Elles devaient être propres au point qu’elle pouvait faire l’objet d’inspection avec des gants blancs.

Si elles ne passaient pas le test, je devais faire le tour du bateau en courant avant de tout recommencer. Il m’arrivait parfois de travailler trois ou quatre jours sans dormir.

Une fois mon supérieur m’a pris en train de dormir avec un fer à repasser chaud dans la main. Elle a soulevé ma tête brutalement de la table et m’a ordonné de faire le tour du bateau en courant et m’a condamnée à 15 heures de travail comme punition, heures qui devaient être déduites de mon temps de sommeil et de repas.

Travailler jusqu’à ce que l’on s’effondre est normal pour les scientologues.

Dans son livre “Modern Management technology”, Ron Hubbard écrit : “Happiness is power and power is being able to do what one is doing when one is doing it”.

En d’autres termes : le bonheur pour les scientologues, c’est de faire ce que on leur demande sans rechigner.

On ne sait pas au juste jusqu’où E. RUBIO est arrivé dans le système de Scientologie.

La Scientologie a nié au journal qu’il ait été puni par le RPF.

Une chose est claire : il était tourmenté par la discipline sévère et la reconnaissance de son manque de capacité de créer des résultats à l’intérieur de la secte dans laquelle il voulait s’améliorer. Il a perdu le contrôle de lui même à un tel point que la Scientologie l’a évalué comme inapte à faire partie de la SEA ORG.

“II était fâché quand on lui a dit qu’il ne pouvait pas continuer” dit Anette REFSTRUP, porte-parole principale de la Scientologie au Danemark.

“Il a tout de suite quitté la Scientologie sans rien nous dire”.

Anette REFSTRUP a accueilli le journal dans le quartier général de la Scientologie à Jernbanegade. Un toit en verre en forme de pyramide a fait de ce bâtiment, qui était une arrière-cour sans intérêt de Copenhague, un bel atrium méditerranéen, et des bougies font que l’ambiance est agréable en cette dernière journée de l’année.

Déclaré Inapte

La porte-parole s’est bien préparée pour l’interview.

Eric Rubio

E. RUBIO était tombé trop malade pour remplir les exigences sévères de la SEA ORG, explique-t-elle montrant plusieurs documents.

La décision sur son inaptitude a été prise dans ce que la scientologie appelle Fitness Board,” S’il avait été malade, on l’aurait envoyé chez le médecin mais nous n’en avons jamais eu la possibilité, “explique Anette REFSTRUP, femme souriante bien habillée d’une quarantaine d’années.

Eric RUBIO avait quitté la Scientologie en colère en avril 1997. La façon dont il l’a fait constituait une infraction grave aux règles de la secte.

“Lorsque l’on s’enfuit on est automatiquement qualifié de « suppressif ». Il faut passer un programme en 5 étapes pour pouvoir revenir” dit-elle.

Eric RUBIO est parti pendant trois ans, mais a fini par revenir en rampant. On ne sait pas grand chose sur ce qu’il a fait entretemps, sinon que sa santé s’est rapidement détériorée.

S’il avait la vie difficile lorsqu’il faisait partie de la Scientologie, elle l’est devenue plus encore ensuite.

Dans le rapport de la police de Naskov on peut lire qu’il vagabondait un peu partout. Des renseignements du registre de la population sur ses adresses montrent qu’il a d’abord habité pendant 4 mois à Grækenlandsvej à Amager après quoi il a déménagé pour Kongshaven à Valby.

Là, il louait une chambre en sous-sol chez la famille Jørgensen. La famille a raconté après à Cyril MALKA qu’Eric RUBIO était sympathique mais malade et assez seul. C’est chez la famille Jørgensen à Kongshaven que les choses ont commencé à tourner très mal pour Eric RUBIO, il commençait à devenir aveugle.

Puis il s’est arrêté de manger. Ses crises de colère devenaient toujours plus nombreuses et plus fortes.

“Il cassait tout lorsqu’il s’importait, la seule chose qu’il mangeait, c’ était des gousses d’ail cuites” raconte Mme Jørgensen.

Eric RUBIO a habité deux ans et huit mois chez la famille Jørgensen qui essaya de le convaincre de manger et lui trouva des boulots de nettoyeur et dans une pizzeria, mais il n’arrivait pas à se fixer.

Il était sans force. Il est devenu maigre, se souvient Mme Jørgensen. Puis il est devenu bizarre.

Par exemple, il commençait à mettre un cadenas autour de ses affaires dans la pièce au sous-sol par crainte que quelqu’un les lui vole.

“Un jour, je suis descendue voir comment il allait. Il était couché et avait du mal à respirer” dit Mme Jørgensen.

La famille Jørgensen a été obligée d’appeler une ambulance. Il a été hospitalisé pendant plusieurs mois et à entre autres été traité contre la cataracte.

Il souffrait également d’”hypoparathyroïdisme” -ce qui signifie que son sang n’absorbait pas le calcium- maladie pour laquelle il ne voulait pas se faire traiter.

Lorsqu’il quitte l’hôpital, il ne reprend pas le contrôle de lui-même tout comme il ne reçoit pas la dernière partie de son traitement.

Déménagement pour le Lolland
En été 2000, la famille ne pouvait plus le garder chez elle. Lors de sa dernière crise de colère, il a failli faire sérieusement mal à Mme Jørgensen.

La commune lui trouve une chambre d’étudiant à Gammel Køge Landevej, mais il ne veut pas y aller. Il veut partir, dans le sud, à Lolland.

Jens Mogensen se souvient lorsqu’il a emménagé.

“J’y étais pour le recevoir. Je devais lui expliquer les règles et autres. Un groupe de jeunes hippies est arrivé avec ses quelques affaires dans une camionnette puis est reparti”.

C’était le 15 septembre.

Éric Rubio est un homme malade. Il souffre maintenant de tétanie, dans la mesure où sa parathyroïde ne fonctionne plus.

Le dictionnaire médical décrit les symptômes de la tétanie : c’est une excitabilité neuromusculaire anormalement élevée se traduisant par d’importantes contractures musculaires incontrôlées et douloureuses dans le visage, aux mains et aux bras, et éventuellement aux pieds, et parfois aussi par des attaques épileptiques.

En dépit de son médiocre état physique et mental, Eric Rubio continue à chercher une religion qui puisse le sauver à la place d’un médecin. Il s’inscrit pour des nettoyages intestinaux dans un centre de yoga et il envisage Hare Krishna.

Un mois plus tard, il souhaite revenir en Scientologie. Il écrit à la Scientologie et annonce qu’il veut y revenir.

Le Continental Justice Chief EU – le chef juge [interne] continental de la Scientologie pour l’Europe – Patrizia Koneva, lui répond par une aimable lettre de remerciements, ignorant à quel homme malade elle a affaire.

Merci de vouloir revenir en Scientologie. Les premières démarches que tu dois faire sont décrites dans le « Guide pour les actes suppressifs », Suppression de la Scientologie et de scientologues.

La première chose que tu dois faire est de cesser de commettre des infractions et cesser toutes attaques et suppressions.

Tu dois m’envoyer une preuve attestant que tu as arrêté. Cela peut être une attestation de ta part. Ensuite, le chef de la justice [scientologue] international étudiera ton cas. Much love, Patrizia Koneva.

Quatre jours plus tard, Eric Rubio envoie son attestation de repentir : « Je soussigné, Eric Rubio, promets et confirme que quoi qu’il m’arrive, l’Eglise de Scientologie ne peut être accusée de rien.

Toute accusation contre la Scientologie ne peut être que fausse et injuste. Je n’ai rien contre la Scientologie, j’aimerais y retourner. Je n’ai pas écrit cette lettre sous l’effet de drogues, d’alcool ou de médicaments. Ceci est la vérité. Eric Rubio ».

C’était le premier pas du retour d’E, RUBIO à la Scientologie ; son repentir.

Il peut maintenant passer à laseconde étape : le remboursement de sa dette c’est-à-dire payer le prix des cours qu’il a suivis [en tant qu’employé à peine payé] de 1992 à 1997 : 17 886 couronnes en tout.

C’est ce qu’il croit.

Car la Scientologie n’est pas satisfaite de sa lettre de repentir. Le 13 février 2001, E. Rubio écrit une nouvelle lettre presque illisible avec des mots à la fois en Français et en Anglais : « J’ai rompu avec la SEA ORG parce que je ne pouvais me voir en face avec mes lacunes. J’ai écrit une lettre à ma mère dans laquelle je prétendais que je perdais mon temps dans la SEA ORG. Je regrette maintenantbeaucoup mon comportement. E. RUBIO. Je regrette aussi d’avoir contacté le Centre de dialogue en lui demandant de l’aider à quitter la SEA ORG. Je comprends maintenant que ces deux fautes étaient stupides de ma part.

Son jugement fait défaut

Eric Rubio

Trois jours après, presque onze mois avant sa mort, E.R. écrit sa dernière lettre à sa mère.

II lui demande de l’aider, lui demande de trouver une solution pour qu’il puisse rentrer en France et dit qu’il ne sait plus où aller et tout ce qu’il veut c’est partir du Danemark.

La mère lui répond qu’elle voulait payer son retour mais Eric ne lui a jamais répondu.

De nouveau, le jugement d’E. RUBIO est affaibli au moment où il en a le plus besoin.

En avril, il écrit de nouveau une lettre à la Scientologie, il indique qu’il reçoit de l’argent tous les mois de la commune et qu’il peut commencer le remboursement de la seconde étape à partir du mois de juillet.

E. RUBIO est cependant de plus en plus faible.

En juin la Scientologie lui écrit qu’il devrait voir un médecin. Il ne veut pas. Il s’effondre dans un buisson dans un jardin à Rødby avec des crampes et est amené en ambulance à l’hôpital de Naskov.

Il refuse de se faire examiner et de se faire faire des prises de sang. Pour sortir de l’hôpital il signe une déclaration attestant qu’il quitte l’hôpital sous sa propre responsabilité.

En juillet, il paie comme convenu le premier versement de la dette mais dès le mois suivant, le deux août, il a de nouveau changé d’avis.

Dans une lettre difficile à lire et très embrouillée au chef justice international de la Scientologie, E. RUBIO explique qu’il ne veut quand même pas retourner en Scientologie.

Une fois la dette est payée, il ne veut plus rien avoir affaire avec la Scientologie.

J’ai trouvé une autre religion écrit-il. La Scientologie répond que la secte accepte sa décision.

Le chef juridique continental Natalia NEMES lui souhaite beaucoup de chance et de bonheur dans sa vie à venir et finit par “much love”.

“Personne ne doit rester s’il ne souhaite pas” explique la chef de la Scientologie, Anette REFSTRUP, qui montre une copie de la lettre. Il serait impossible de garder les gens ici contre leur volonté” dit-elle.

Mme Refstrup. maintient qu’Eric RUBIO était gravement malade et que sa mort ne peut pas être reprochée à laScientologie.”C’était un pauvre, c’était tragique” dit-elle.

Mille couronnes par mois

Malgré sa dernière décision, le consciencieux Eric RUBIO continue à payer mille couronnes par mois à la Scientologie, jusqu’à sa mort.

Dans le courant des derniers mois de 2001, tout s’effondre pour le Français affaibli et souffrant de troubles mentaux.

Il commence maintenant à suivre des cours de nettoyage intestinal à l’école Scandinave de yoga et de méditation, convaincu que son corps a besoin d’être purifié.

La dernière fois qu’il se rend à l’école à Copenhague, c’est en novembre, un mois avant sa mort.

Le même mois, il paie deux factures pour des cours à l’école de yoga, factures qui s’élèvent à 1780 couronnes, c’est tout ce qui lui reste.

Selon l’assistante sociale d’Eric RUBIO, du bureau social à Rødby, les seuls produits alimentaires qu’il achète en novembre sont de l’ail et de l’eau de source.

En décembre, il n’achète rien.

Le jour de l’an 2002, Eric RUBIO s’effondre devant son immeuble.

Un voisin l’aide jusqu’à son appartement.

C’est la dernière fois qu’il a été vu en vie.

Après sa mort, la police procède à des enquêtes dans son appartement plusieurs fois sans pouvoir constater de signes de crime.

Quelques jours plus tard l’ambassade de France indique à la police que Mme F. souhaite qu’Eric RUBIO soit incinéré et que ses cendres soient jetées dans la mer autour du Danemark.

Son urne finit quand même à Daulaincourt.

Avec l’aide d’un interprète, le journal Jyllands Posten a appelé la mère d’Eric RUBIO en relation avec cet article.

“- Madame F., pourquoi n’êtes vous pas allée au Danemark pour retrouver votre fils?” “- Parce que j’avais peur”(silence) “Oui j’avais peur. Je sais que c’était mal, j’aurais dû le faire, mais j’avais peur, j’étais terrifiée”.
“- De quoi aviez-vous peur, Mme F. ?”
“- Je ne sais pas. J’avais peur de voir comme il était. Il avait envoyé des photos et avait très mauvaise mine. J’avais peur de retrouver mon garçon détruit comme drogué et qu’il ne me reconnaisse pas”.
“- Lorsque l’on m’a appelé me disant que je devais venir pour l’identifier, je n’ai pas voulu. Je ne veux jamais mettre les pieds au Danemark. J’avais peur de le trouver à chaque coin de rue. Le mot Danemark suffit à me faire peur — comment est-ce que mon garçon a pu mourir sans que personne n’ait rien fait ?”.

Jakob Rubin – Jyllands Posten – 5 janvier 2003.

Cet article n’aurait pas pu être réalisé sans l’aide bienveillante de Cyril Malka.

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